Ajaccio, cité impériale, Corse du sud
Il y a des
villes que l'on croit connaître jusqu'au moment où l'on les quitte par la mer.
Ajaccio est de celles-là. Depuis le port Tino Rossi, à quelques encablures du
centre-ville, le semi-rigide décolle sur l'eau comme une lame, et soudain la
capitale corse révèle son vrai visage, une citadelle dorée posée sur un golfe
d'une ampleur souveraine, entourée d'une côte qui n'en finit plus de
surprendre. Au nord, les falaises de lave rouge de Scandola. Au sud, les
calcaires blancs de Bonifacio. Et partout, entre ces deux extrêmes, des criques
sans nom, des fonds d'une transparence irréelle, des villages de pêcheurs que
seule la mer permet d'atteindre. Naviguer en semi-rigide depuis Ajaccio, c'est
accéder à la Corse profonde, celle que les routes ne montrent jamais.
Le port Tino Rossi, point de départ d'un monde à part
Avant même de larguer les amarres, le port Tino Rossi mérite une attention particulière. Niché au pied de la vieille ville, dominé par la citadelle génoise du XVe siècle qui veille sur le golfe depuis cinq cents ans, ce port de plaisance concentre en quelques centaines de mètres l'essentiel de ce qu'Ajaccio offre à celui qui veut prendre la mer. Les compagnies de promenades maritimes s'y sont installées naturellement, attirées par une position géographique exceptionnelle, Ajaccio est précisément au centre de la côte ouest de l'île, équidistante de Scandola au nord et des bouches de Bonifacio au sud.
Un accident de géographie qui fait du golfe d'Ajaccio le port d'attache idéal pour une navigation dans n'importe quelle direction. Les semi-rigides professionnels utilisés pour ces excursions sont des embarcations de dix à douze mètres, capables d'embarquer une douzaine de passagers dans un confort réel, sièges jockey, bains de soleil, douches à eau douce pour se rincer après les baignades, moteurs puissants permettant d'avaler trente nœuds sans effort.
Cette vitesse n'est pas un détail,
elle transforme des destinations apparemment lointaines en escapades d'une
journée, et permet de consacrer l'essentiel du temps à la contemplation plutôt
qu'à la traversée. On embarque tôt le matin, le soleil est encore bas sur la
citadelle, l'air a cette fraîcheur légère et salée qui précède la chaleur de
midi. Le skipper largue les amarres avec une économie de gestes qui trahit des
années de mer. Et la ville s'éloigne.
Les îles Sanguinaires, le coucher du soleil depuis la mer
La première destination évidente depuis Ajaccio est aussi la plus proche. Les îles Sanguinaires constituent un archipel de quatre îlots et rochers granitiques qui ferment la rade côté nord-ouest, à quelques milles seulement du port. Le nom sonne comme une promesse de sauvagerie, et plusieurs théories s'affrontent pour l'expliquer, certains l'attribuent aux habitants de la région de Sagone, les Sangonari, qui pêchaient ici depuis des siècles ; d'autres au rouge flamboyant que prennent les rochers au soleil couchant, transformant brièvement toute la baie en braise liquide.
Cette dernière vision est la plus romantique, et aussi la plus fidèle à ce que l'on voit depuis le pont d'un bateau un soir d'été ou d'automne. Les semi-rigides proposent une sortie spécifique en fin d'après-midi, autour de dix-sept heures trente, qui permet de débarquer sur l'île principale, de se promener dans cet espace naturel protégé, d'observer les cormorans huppés et les goélands d'Audouin qui nichent sur les falaises avant de rejoindre à nouveau le large. La lumière change toutes les dix minutes. Le granit vire à l'ocre, puis à l'orange brûlé, puis au violet. La mer, parfaitement calme à cette heure dans le golfe abrité, réfléchit le spectacle avec une précision de miroir.
Une dégustation de produits corses est
souvent proposée à bord durant ce moment suspendu, fromage brebis, charcuterie,
vin blanc de Balagne ou rosé d'Ajaccio. C'est une manière de ralentir encore,
de laisser l'expérience s'imprimer. La promenade dure trois heures environ,
dont une sur l'île. Elle convient à tous les profils, des familles aux
voyageurs solitaires venus chercher un moment de sérénité absolue en dehors des
sentiers touristiques ordinaires.
Scandola, Girolata et les calanques de Piana, la grande excursion du nord
Cap au nord depuis Ajaccio pour la traversée la plus spectaculaire que la côte ouest de la Corse puisse offrir. En une heure de navigation rapide, le semi-rigide dépasse le cap de Feno, longe la côte sauvage de l'Ese et du Liamone, et commence à entrer dans un territoire où la géologie prend une dimension presque cosmique. Les falaises de porphyre rouge de Scandola surgissent comme un décor de fin du monde, ces roches volcaniques, sculptées par des millions d'années d'érosion marine, forment des colonnes, des arches, des grottes profondes dans lesquelles le bateau peut s'engouffrer à basse vitesse pour laisser les passagers découvrir un monde intérieur d'une beauté étrange.
La réserve naturelle de Scandola est classée au Patrimoine Mondial de l'Humanité par l'UNESCO depuis 1983, une distinction qui protège autant ses fonds marins exceptionnels, peuplés de mérous, de dentis, de langoustes et de colonies de corail, que ses falaises terrestres, sanctuaire du balbuzard pêcheur, un rapace marin que l'on observe ici avec une régularité rare en Méditerranée. L'arrêt baignade dans les eaux turquoises de la réserve est l'un des moments les plus saisissants de la journée.
La transparence de l'eau atteint des profondeurs inhabituelles, à quinze mètres, le fond de sable blanc reste visible depuis la surface, et les poissons se déplacent comme s'ils flottaient dans de l'air. Depuis Scandola, le semi-rigide descend vers l'anse de Girolata, ce minuscule village de pêcheurs accessible uniquement par la mer ou par un sentier de randonnée depuis le col de la Croix. L'arrivée dans ce havre naturel, protégé par les ruines ocres du fort génoise, est un enchantement à chaque passage. Une poignée de maisons, deux ou trois restaurants, des vaches qui errent parfois sur la plage de galets en dehors de la haute saison, Girolata est l'un de ces endroits qui résistent au temps et à la modernité, non par calcul mais simplement parce que l'accès difficile les a préservés.
La pause déjeuner ici s'impose. L'après-midi est
consacrée aux calanques de Piana, dont les pinacles de granite rose se dressent
à plus de trois cents mètres au-dessus d'une mer d'une profondeur de bleu quasi
violacé. La grotte dite des Amoureux, que le skipper sait trouver entre deux
aiguilles rocheuses, est un passage étroit et sombre qui débouche sur un bassin
de lumière. Le retour vers Ajaccio, en fin d'après-midi, se fait avec cette
légèreté particulière des journées qui ont tenu toutes leurs promesses.
Cap au sud, Bonifacio, les îles Lavezzi et la côte sauvage
L'autre grande direction depuis Ajaccio est le sud, et c'est peut-être la plus dépaysante. La traversée vers Bonifacio demande environ deux heures de navigation et traverse des paysages qui changent radicalement de physionomie à mesure que l'on s'éloigne du golfe. Passé le cap de Muro, le semi-rigide entre dans le golfe de Valinco, dont les eaux vert jade et les plages désertes donnent une première idée de ce que réserve la côte sauvage.
La route maritime continue vers le sud en longeant des falaises de granit rose, des plages accessibles uniquement par la mer, des criques où l'eau atteint des teintes de lagon antillais, Roccapina, Tizzano, Senetosa, autant d'escales possibles selon l'envie et la saison. Roccapina mérite une attention particulière, la formation rocheuse naturelle qui surmonte la falaise dessine la silhouette d'un lion couché, la gueule tournée vers la mer, dans une posture de veille qui rappelle que cette côte a longtemps été le théâtre de navires naufragés dans les courants redoutables des bouches de Bonifacio. La plage qui s'étend à ses pieds est d'un blanc crémeux, l'eau d'une clarté telle que l'ombre du bateau reste visible sur le fond à plusieurs mètres de profondeur.
Puis vient Bonifacio, que l'on approche depuis la mer comme on ouvre un livre par la fin. La ville haute perchée sur ses falaises calcaires de cent mètres, les rues médiévales suspendues au-dessus du vide, les grottes marines creusées dans la roche blanche au fil des millénaires, l'arrivée par la mer est l'une des plus belles entrées en matière de la Méditerranée occidentale. Une escale de deux à trois heures permet de visiter la citadelle, de déjeuner dans l'un des restaurants du port, d'arpenter les ruelles de la haute ville avant de regagner le bateau. L'après-midi est consacrée aux îles Lavezzi, un archipel de vingt-trois îles et îlots granitiques posés entre la Corse et la Sardaigne, dans une zone maritime d'une richesse écologique remarquable.
Les fonds marins y sont protégés depuis plusieurs décennies, et la faune sous-marine a retrouvé une densité que les plongeurs et apnéistes viennent chercher depuis toute l'Europe. Le lagon de Piantarella, en revenant vers Bonifacio, offre une dernière baignade dans des eaux d'un bleu tropical improbable sous ce ciel méditerranéen. Un paysage qui suffit, seul, à justifier la journée entière.
L'archipel de la Maddalena, quand le semi-rigide franchit la frontière entre deux îles de beauté
Il existe, à l'extrême sud de la Corse, un moment précis où la mer cesse d'appartenir à l'île pour devenir quelque chose d'autre, de plus vaste, de commun. C'est le moment où le semi-rigide quitte les eaux des bouches de Bonifacio et s'approche des premières masses granitiques de l'archipel de la Maddalena. On vient de franchir l'une des limites maritimes les plus courtes et les plus saisissantes de Méditerranée, une douzaine de kilomètres seulement séparent la pointe extrême de la Corse du nord de la Sardaigne, et cette traversée en bateau rapide ne demande pas plus de vingt à trente minutes depuis Bonifacio. L'archipel de la Maddalena est un parc national marin italien depuis 1994. Il est constitué de sept îles principales et d'une soixantaine d'îlots et de rochers épars, formant un labyrinthe de passages, de chenaux étroits et de lagons fermés que les skippers corses connaissent par cœur et aiment faire découvrir à leur façon, en petits comités, sans la masse des ferries et des navettes à grande capacité. L'île de Budelli est la première à s'imposer au regard. C'est la plus sauvage, la plus protégée de l'archipel.
Son débarquement est interdit depuis des décennies afin de préserver une biodiversité littorale d'une fragilité extrême, mais son tour peut se faire en bateau à quelques mètres du rivage, et la vue sur la célèbre Spiaggia Rosa, dont le sable teinté de rose par des fragments de coraux et de coquillages pulvérisés, suffit à comprendre pourquoi ce fragment de roche a été classé réserve intégrale. L'archipel entier fonctionne sur ce principe, non pas un site à conquérir mais un paysage à traverser avec le sentiment de déranger quelque chose. Entre Budelli, Razzoli et Santa Maria s'étend la Madone de Porto, un lagon d'un vert émeraude dense, protégé des vents et du swell extérieur, où les baignades en apnée révèlent des fonds de granit rose couverts de posidonie et de gorgones rouges dans une transparence absolue.
L'île principale, la Maddalena elle-même, offre une escale à terre différente de tout ce que la journée a montré jusqu'ici, une petite ville animée, des ruelles aux façades jaune et orange, des restaurants qui servent du poisson grillé et de la bottarga au déjeuner. On mange sous des pergolas couvertes de bougainvillées, on entend parler sarde et corse dans la même phrase, et cette proximité culturelle et linguistique entre les deux îles sœurs prend ici une évidence physique qu'aucun livre d'histoire ne retranscrit aussi naturellement. Le retour vers Ajaccio en fin d'après-midi se fait cap au nord, en longeant une côte corse qui prend une lumière entièrement différente vue depuis le large, dans cette teinte dorée des fins de journée méditerranéennes.
La navigation de retour dure deux heures depuis les bouches
de Bonifacio, et ces deux heures sont parmi les plus belles de la journée, le
soleil descend sur la gauche, la côte corse se déroule à droite, et le bateau
file dans la lumière du soir avec cette sensation propre aux journées qui ont
tout donné.
Les criques secrètes du golfe d'Ajaccio, la demi-journée idéale
Pour ceux qui ne disposent pas d'une journée entière ou qui souhaitent une expérience plus intime et moins structurée, le golfe d'Ajaccio lui-même réserve des trésors que peu de visiteurs soupçonnent depuis la terre. La côte sud du golfe, entre Ajaccio et Porticcio, est découpée d'anses, de criques et de plages auxquelles aucune route ne mène. Des semi-rigides proposent des sorties de demi-journée, matin ou après-midi, qui suivent ce littoral de proximité avec une liberté totale d'itinéraire selon les conditions de mer et les envies des passagers. L'anse de Cacao, la pointe de la Parata, les criques du cap Feno côté golfe, autant d'escales baignade où la mer atteint une clarté de piscine naturelle dans un cadre d'une sauvagerie absolue.
Ces sorties courtes sont idéales pour les
familles avec de jeunes enfants, pour ceux qui souffrent du mal de mer sur de
longues traversées, ou simplement pour qui veut commencer la journée dans l'eau
avant de rejoindre Ajaccio en début d'après-midi. Elles permettent aussi de
saisir la vie du golfe dans ce qu'elle a de plus quotidien, les pointus des
pêcheurs corses qui rentrent à quai le matin, les quelques voiliers en escale
qui mouillent dans les anses tranquilles, les familles locales qui arrivent par
la route de terre pour leurs baignades du week-end. Ces moments de navigation
courte ont une qualité particulière, ils ne cherchent pas l'épique, ils offrent
le présent.
Choisir sa promenade, s'organiser, préparer l'essentiel
La question
qui revient inévitablement est celle du choix. Plusieurs compagnies sérieuses
opèrent depuis le port Tino Rossi, toutes avec des bateaux modernes, des
skippers professionnels et diplômés, et des programmes complémentaires qui
couvrent l'ensemble du spectre géographique. La réservation en amont est
indispensable en haute saison, juillet et août, où les places s'arrachent
plusieurs semaines à l'avance. En mai, juin, septembre et octobre, la souplesse
revient, les groupes sont plus réduits, les conditions de mer souvent
meilleures, et les paysages débarrassés de la foule des grandes stations
balnéaires. Le semi-rigide, par sa maniabilité et sa vitesse, s'impose sur les
autres types d'embarcations pour les excursions lointaines, il peut s'approcher
des grottes, s'engager dans les passes étroites, mouiller dans les criques peu
profondes inaccessibles aux grands navires. Il faut apporter une protection
solaire efficace, un coupe-vent pour la navigation à pleine vitesse, des
chaussures antidérapantes, un masque et un tuba si l'on souhaite explorer les
fonds marins lors des pauses baignade. Les repas à bord existent pour les
sorties courtes type coucher de soleil aux Sanguinaires ; pour les journées
complètes, la pause à Girolata ou à Bonifacio est l'occasion naturelle de
déjeuner à terre. Les enfants sont les bienvenus à partir de six ans environ,
et les skippers savent adapter le rythme à la composition du groupe.
Ajaccio, une ville où la mer est partout
Naviguer depuis Ajaccio, ce n'est pas seulement prendre un bateau. C'est saisir la nature profonde d'une ville qui s'est construite avec la mer comme horizon premier. La cité de Napoléon, dont la maison natale est à cinq minutes à pied du port, a toujours regardé la Méditerranée avec une familiarité de capitale maritime. Les excursions en semi-rigide prolongent ce regard vers l'extérieur, vers un littoral qui reste, malgré les décennies de tourisme, d'une sauvagerie et d'une beauté stupéfiantes. Les dossiers se ferment, les téléphones s'éteignent, le moteur ronronne, et la côte déroule ses falaises, ses forêts de chênes-lièges jusqu'au bord de l'eau, ses plages de granit rose ou de sable blanc selon qu'on regarde au nord ou au sud. Prendre la mer depuis Ajaccio, c'est comprendre que la Corse n'est pas une île qu'on visite, c'est une île qu'on navigue.








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